Dépassement du cartésianisme – matérialisme et athéisme

 

Pour construire son matérialisme, Meslier dépasse le dualisme cartésien au moins sur trois questions essentielles :

1. La préséance cartésienne de l’idée d’infini sur celle du fini

Pour Descartes, nous avons d’abord l’idée (absolue) de l’infini avant d’avoir celle (relative) du fini, parce que nous avons d’abord l’idée de Dieu qui est infini et absolu avant d’avoir celle du monde (fini et relatif) dans lequel nous vivons. C’est cette connaissance « innée » de l’infini qui nous permet, en regard de cet absolu, de prendre conscience de la relativité des choses terrestres et de mesurer ainsi ce qui nous sépare du Dieu créateur et infini.

Pour Meslier, au contraire, nous avons d’abord l’idée immédiate du fini (que ce soit en étendue, en temps ou en nombre), idée à partir de laquelle nous faisons facilement découler l’idée de l’infini. Cette idée de l’infini (seconde en regard de celle du fini) n’est en rien surnaturelle, mais découle de celle du fini car si l’on conçoit facilement une borne à l’espace (ou à la durée ou au nombre) le plus grand que l’on puisse imaginer, on conçoit aussi qu’il puisse y avoir un au-delà à cette borne et par là, qu’il ne puisse y avoir de fin.

En synthèse, là où Descartes voit Dieu (infini) comme premier et l’homme (fini) comme second et conçoit Dieu comme créateur de l’homme, Meslier, en renversant les perspectives et en concevant l’homme comme créateur de Dieu, conçoit que l’idée de l’homme (fini) précède celle de Dieu (infini).

2. La théorie cartésienne des « animaux-machines »

Descartes, dans son Discours de la Méthode, que l’on se plaît pourtant encore bien souvent à considérer comme relevant du plus éthéré des raffinements de la pensée, consacre cependant une place à la théorie lourde, barbare et inhumaine des « animaux-machines » par laquelle ils refusent aux animaux pensées et sentiments, réservés par lui et ses disciples, pour justifier Dieu et la croyance en lui, aux seules créatures humaines.

Alors que Descartes, pour élever l’homme au rang de création particulière de Dieu, abaisse les animaux, Meslier les élève pour abaisser Dieu au rang de création particulière de l’homme. Pour Meslier, les animaux, comme les hommes sont doués de sentiments et de pensées. Précurseur de l’éthologie moderne, Meslier considère qu’ils ont eux aussi un langage et, outre qu’il est peut-être moins élaboré que celui des hommes, que ce langage ne diffère que sur ce point : « il n’est point suspect ni équivoque : il est clair et net, et est moins suspect que le langage ordinaire des hommes qui souvent sont pleins de déguisements, de duplicité et de fourberie ».

3. L’équation cartésienne de la matière et de l’étendue

Pour Descartes, la matière doit nécessairement être étendue (c’est la res extensa ou substance étendue) à la différence de l’âme qui, n’ayant aucune étendue, est toute entière spirituelle et immatérielle (c’est la res cogitans ou substance pensante). Cette adéquation entre matière et étendue est posée comme évidente et certaine par Descartes pour pouvoir laisser à Dieu le domaine de l’âme et de la spiritualité, tout en réservant à la raison humaine le droit d’expliquer le domaine des choses matérielles. Descartes défendait ainsi une philosophie (c’est-à-dire une conception du monde et de la vie) dualiste et contradictoire.

Meslier fait un sort à ce dualisme en l’attaquant sur sa contradiction même : comment l’âme (c’est-à-dire les pensées, les sentiments, les sensations, les désirs, etc.) peut-elle agir sur le corps et le corps sur l’âme si ceux-ci sont absolument incompatibles l’une avec l’autre dans leur nature et leur définition mêmes. Ici aussi étonnant précurseur de la physique moderne (étonnant parce qu’il le démontre sur une base purement logique et non expérimentale), Meslier dépassant cette contradiction, défend le point de vue que la matière n’est pas identifiable à l’étendue, qu’elle doit en être dissociée et qu’il existe en conséquence de la matière qui ne soit pas étendue.

Il défend ainsi l’idée que l’âme, sans pour cela être « ni ronde, ni carrée, ni coupable en morceaux », est matérielle et mortelle, qu’elle est donc de la matière comme le sont les corps étendus. L’âme, pour Meslier, est matérielle : les sentiments et les sensations, les pensées et les désirs, etc. sont de la matière : « l’esprit, la vie, la pensée et le sentiment ne sont point des substances ni des êtres propres et absolus mais seulement des modifications de l’être qui vit et qui pense », écrit-il.

Ou encore : « ce n’est point dans aucune étendue mesurable […] de la matière que consistent les connaissances et les sensations des hommes et des bêtes, mais dans les divers mouvements […] qu’elle a dans les hommes et dans les bêtes », ou, pour expliciter plus avant son propos : « Ce n’est pas précisément la matière qui pense, mais c’est l’homme ou l’animal composé de matière »

S. DERUETTE

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